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Newsletter n°101 du 25 octobre 2017

publié le 4 nov. 2017 à 06:54 par Jérôme Moreau
Éloge de l'humilité

Chers Amis de CathoFamiLink,

en guise de lettre mensuelle, j'aimerais simplement vous partager une homélie prononcée à l'occasion des obsèques de Alexandrine (Christiane) Bourdin. Elle fut ma sacristine au CHU de Poitiers, petite orpheline arrivée à l'hôpital en 1942, qui y resta presque jusqu'à sa mort ce 2 octobre 2017. Je lui dois bien cet hommage affectueux, d'abord parce qu'elle a été largement mon inspiratrice en nombre de newsletters (et tellement plus!), mais aussi parce qu'elle fait partie de ces humbles inconnus des humains et pourtant perle précieuse aux yeux de Dieu. Je souhaite que sa mémoire nous aide à prendre conscience que la vraie grandeur n'est souvent pas là où on l'attendrait. Dieu soit infiniment loué pour ces âmes qui nous révèlent, à leur insu, que « l'essentiel est invisible pour les yeux » ! « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits » (Mt 11, 25).

Abbé Philippe-Marie



Chers Frères et Sœurs, chers Amis,

Nous entourons notre chère Alexandrine-Christiane, en ce jour, avec l'affection du cœur et de l'esprit. Elle qui n'avait pas connu la joie d'une famille, et qui en souffrait, a su se créer des liens d'affection qui ont constitué une couronne d'amitié et de tendresse autour de sa riche personnalité. Elle avait le don de vous adopter tout de suite car il n'y avait en elle aucun calcul, aucune arrière-pensée, parfois une délicate réserve, comme une partie émergée et visible de sa vraie humilité, celle des petits de l’Évangile. Quand on pense à sa vie marquée en son origine par l'abandon d'une maman sans doute en détresse en 1932, aux années de l'enfance dans une famille d'accueil, puis à sa venue en 1942 dans ce qui deviendra son cher Pasteur où elle restera presque jusqu'à la fin, les critères de réussite de notre monde contemporain pourraient faire penser à une vie pour rien. De fait, et on les comprend, je pense à l'un ou l'autre résident de Pasteur qui vivait mal cette situation subie, dans l'amertume d'une vie rêvée en dehors de cet ''hôpital des pauvres incurables''. Cette vie hors d'atteinte nourrissait parfois, dans les plus conscients, une aigreur ou un mal-être douloureux. Rien de tel chez Christiane qui, d'ailleurs, a eu un moment le choix de partir et a préféré rester dans cet univers qu'elle avait adopté.

Elle avait ses petits défauts que vous avez peut-être pu remarquer de temps en temps. Disons-le, elle était, par exemple, aussi délicieusement têtue qu'une mule corse. Mais il est un point sur lequel on ne pouvait jamais la prendre en défaut et qu'elle partageait avec saint Nathanaël qui, de l'avis même du Seigneur Jésus, était « un homme sans détour » (Jn 1, 47). Quel était donc le secret de ce rayonnement qui la faisait connaître d'un nombre considérable de poitevins et de gens plus éloignés ? Quelle est la recette magique qui l'a empêchée d'entrer dans l'amertume de sa condition malchanceuse et le ressentiment ? L'amour, assurément. Mais pas n'importe quelle sorte d'amour, celui qui vient du Seigneur, puisé dans sa foi profonde si joliment confiante et fidèle malgré un authentique combat spirituel. Elle qui avait si peu reçu de la vie, blessée dans son affection dès l'aurore de son existence, elle aurait pu facilement capter l'attention, chercher à forcer des liens à son profit. C'est tout le contraire qui s'est passé car, vous la connaissiez bien, elle donnait sans compter, sans calculer, gratuitement, son affection, ses biens, ses prières. Il fallait même souvent, avec autorité, modérer sa générosité pour qu'elle ne soit pas totalement dépouillée. « Parce que nous aimons nos frères, nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie. Celui qui n'aime pas reste dans la mort ». Quelle magnifique parabole vivante que celle de notre petite sœur qui aurait pu se complaire dans la tristesse et une forme de mort sociale, qui pourtant a montré un amour débordant et libre, qui a donné tant de saveur à sa personnalité, tant de sérieux et de joie à la fois, tantôt plongée en son âme pour y trouver presque à son insu le Seigneur de son amour, tantôt exquisément espiègle, d'un humour simple qui faisait tant de bien. En disant cela, je la vois hausser les épaules et marmonner en soupirant.

Je l'ai surprise, bien des fois, lisant son vieux catéchisme pour y trouver des réponses à ses questions, cherchant à comprendre sa foi, avec les moyens qui étaient les siens. J'étais souvent ému aux larmes de constater cette soif, et je souriais de bonheur quand elle interprétait un peu de travers, sachant que le Seigneur lui donnait ses lumières d'une autre façon, tellement plus belle, tellement plus intérieure. « Aux sages et aux prudents ridicules, aux arrogants qui revendiquent une fausse grandeur et qui n'ont que du vent, il oppose, non les insensés ni les imprudents, mais les petits. Quels sont ces petits ? Les humbles » (Saint Augustin, Sermon LXVII, 8, in Sermons sur l’Écriture, Robert Laffont, Paris 2014, p. 621). Insensée : elle pouvait le paraître à bien des égards, quoique... Imprudente : elle l'était assurément. Surtout, elle était de ces petits qui sont tellement humbles qu'ils ne se rendent pas compte qu'ils le sont. Un trait caractéristique de son humilité, et qui l'explique en grande partie, c'est la profonde gratitude qu'elle savait montrer. Pour chacun d'entre nous, elle ne savait jamais quoi faire pour être agréable, se sentant toujours redevable pour le moindre service rendu, pas seulement pour ceux de l'extérieur mais, j'ai pu souvent le voir, pour ses compagnons pauvres et fragiles de Pasteur. Là encore, son âme droite et simple avait pris modèle sur la Vierge Marie qu'elle aimait tant. Elle la priait avec ferveur, émerveillée comme Elle de tout ce qui est beau et bon. Dans le fameux pèlerinage à Fatima, quand tout le monde dormait dans le car à l'heure de la sieste, elle veillait, ne voulant rien manquer du paysage. En entrant dans la chapelle baroque construite sur la maison natale de sainte Thérèse d'Avila, elle se mit à pleurer, saisie par la beauté du lieu. Une âme sensible à la beauté est une âme reconnaissante, jamais blasée, toujours prête pour l'émerveillement.

Comment ne pas lui dire un immense merci en ce jour, pour tout ce qu'elle a été pour chacun d'entre nous à des degrés divers ? Comment ne pas rendre grâce pour une vie inconnue des hommes et du monde mais si précieuse aux yeux de Dieu ? Comment ne pas avoir confiance que la miséricorde du Seigneur enveloppe si tendrement celle qui désirait tant le recevoir dans la Sainte Eucharistie ? Sans doute va-t-elle dire : « Nous autres, les indulgents de Pasteur, on n'est pas en haut de l'échelle comme vous autres !». Il y a bien longtemps qu'elle nous avait dépassés mais elle ne le savait pas car l'indigence n'était pas du côté qu'elle pensait. En revanche, sans le faire exprès, elle montrait que l'indulgence était bien de son côté, comme un souffle divin qui couvrait de sa bienveillance tous ceux qu'elle rencontrait.

Chers amis, quel souvenir allons-nous garder de notre chère petite Christiane ? Celui de la tendresse de Dieu qui s'est manifestée dans une humble créature, saisie par la Croix dès l'entrée en cette vie. Ce sont ces humbles que le Seigneur met sur notre chemin qui nous font grandir et nous ramènent à l'essentiel. « ''Prenez mon joug sur vous et apprenez de moi'' ; non pas à construire l'univers, non pas à créer tout ce qui est visible ou invisible, non pas à faire des miracles dans ce monde ni à ressusciter des morts ; apprenez ''que je suis doux et humble de cœur''. Tu veux devenir grand, commence par être petit. Tu songes à élever un haut bâtiment, pense à lui donner d'abord pour fondement l'humilité. Plus on veut exhausser une construction, plus important doit être un édifice, plus aussi le fondement doit être profond. On s'élève en construisant une demeure, on s'abaisse en creusant les fondations. Aussi peut-on dire que la maison descend avant de monter, et que la grandeur ne vient qu'après l'humiliation » (Saint Augustin , Sermon LXIX, 2, in Sermons sur l’Écriture, Robert Laffont, Paris 2014, p. 627-628).

Bien chère petite mère sacristine, que Notre-Dame de Lourdes et de Fatima, vous emporte dans la gloire sans fin. J'imagine votre tête quand le Seigneur viendra vous prendre par la main et vous fera monter vers une place d'honneur, laissant plus bas ceux, qu'ici-bas, vous aviez toujours considérés plus haut. Vous n'en reviendrez sûrement pas d'étonnement. Mais ne nous oubliez pas auprès du Seigneur, afin que nous apprenions nous aussi la vraie humilité qui efface les fautes, illumine tout, rend tout aimable et constitue le terreau assuré d'une sainteté véritable. Ainsi-soit-il !

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