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Newsletter n°80 du 25 janvier 2016

publié le 27 janv. 2016 à 09:26 par Benoit FLAMA   [ mis à jour : 27 janv. 2016 à 09:27 ]
« Quoniam in aeternum misericordia ejus » (Ps 136)

La nuit tombe sur un jour d'hiver ordinaire. L'atmosphère glaciale me pétrifie. Les dalles de ciment s'obstinent à diffuser un froid humide par les pieds. La pénombre est doucement chassée par l'éclairage mesuré qui ne rompt pas le recueillement. Dans mon antiphonaire, je peux suivre les mélodies grégoriennes du chœur des moines. Elles bercent mon âme au son de la prière multiséculaire qui porte la foi venue des Apôtres dans le flot ininterrompu de la grâce divine qui ne cesse de nous rejoindre par l’Église, scellée à la source inépuisable du Sauveur. Les voix, jeunes ou plus hésitantes, se mêlent dans une même louange pour atteindre l'harmonie, tout en haut, aux voûtes entrelacées. Le Psaume 136 raconte les hauts faits du Seigneur pour son peuple. Un refrain cadence, à n'en pas finir, chaque divin bienfait : « quoniam in aeternum misericordia ejus », « car éternelle est la miséricorde du Seigneur » ! L'âme qui n'est pas ingrate ne se lasse pas de scander ce verset de la miséricorde. Ce qui sort de la bouche de ces consacrés se lit également sur leurs visages façonnés par l'action de grâce et la reconnaissance envers le Créateur. Mais d'où vient cette paix qui affleure ? D'où vient que la miséricorde se fasse si lisible dans leur regard ?

Et pourquoi la miséricorde est-elle parfois si difficile dans nos vies ? Elle l'est à la mesure de la blessure infligée, mais aussi de l'intimité que nous avons ou non avec le Seigneur. Si nous ne parvenons pas à pardonner, c'est que nous sommes trop souvent liés à notre amour-propre, notre fierté, notre attachement à une image, un projet personnel, une affection. La faute de notre prochain nous renvoie, inconsciemment ou pas, à notre moi meurtri. C'est un amour trahi, une éducation remise en cause, un pacte de confiance détruit, en bref ma vie personnelle perturbée par l'inattendu d'une relation abîmée. Plus la personne nous est proche, plus il nous est ardu de pardonner. Ou plus nous sommes touchés dans un bien, en soi très légitime comme un proche qui meurt ou l'intimité à sauvegarder, plus le pardon nous semble insurmontable. Au niveau humain, on peut le comprendre aisément. Et c'est là qu'intervient la miséricorde car elle ne se situe pas à notre seul niveau. Seul Dieu peut nous donner la force d'exercer la miséricorde quand l'horizon du pardon est bouché par une sensibilité en ébullition et le scandale de l'injustice avérée.

Prenons l'exemple du Père de la parabole du Fils prodigue. Il a déjà tout abandonné à son fils qui réclamait l'héritage, brisant pourtant l'affection paternelle. Le Père est totalement détaché de ses propres projets, tout tourné vers la personne du fils, aimé pour lui-même, jusqu'au renoncement à ses légitimes projets de père. Ce dernier sait sans doute que le chemin de conversion de son fils passe par des événements douloureux. Blessé dans sa fierté, il ne s'enferme pas dans son orgueil et se tient prêt à accueillir l'enfant renégat. La miséricorde véritable est conditionnée par ce détachement héroïque de notre point de vue, de nos intérêts, de notre fierté, de nos affections possessives et parfois même de nos projets personnels brisés. Il y faut un courage démesuré que nous contemplons dans l'offrande du Fils de Dieu sur la Croix pour les pécheurs que nous sommes.

Si les moines nous montrent un si beau visage de la miséricorde, c'est qu'ils sont attachés au Seul Essentiel, à Celui auquel ils s'abandonnent et abandonnent tous leurs projets et autonomie, par amour inconditionnel et confiance inébranlable en sa providence. La miséricorde ne s'exerce bien que dans les âmes véritablement libres de tout orgueil. Elle est la face émergée de l'amour de don, de la vraie charité qui définit le mieux notre Dieu et nous configure à Lui. Si notre Dieu, qui ne nous devait rien, a tout donné en livrant son Fils alors que nous l'avions outragé et continuons de l'outrager par nos péchés, combien plus pouvons-nous l'implorer pour qu'Il nous rende vraiment libres afin que sa tendresse miséricordieuse transparaisse sur nos visages et dans nos vies. Ne serait-ce pas le plus beau témoignage en cette Année Sainte de la Miséricorde ?

Je pense à ce bon frère Clément, reparti vers son Seigneur, qui avait passé plus de trente ans de sa vie au service de la cuisine dans son monastère, sans que personne ne puisse dire l'avoir jamais vu esquisser un mouvement d'impatience ou d'agacement. Alors que je lui portais la Sainte Communion à l'hôpital, j'étais fasciné par son visage ridé d'où émanait une paix extraordinaire. Avant de le quitter : « Frère, avez-vous besoin de quelque chose ? ». « Non, merci mon Père, seulement de votre charité ! ».

Nos relations, proches ou lointaines, ne sont jamais purement exemptes d'égocentrisme. L'amour de don suppose le courage du détachement de nous-mêmes. En puisant à la source de l'amour authentique, dans la communion intime et croissante avec le Verbe fait chair par Amour, nous sommes modelés peu à peu à son image. A cette école, nous apprenons alors la miséricorde capable de renverser tous les obstacles. En nous, elle produit tous ses fruits : des fruits de vérité et de justice, de paix et d'amour ! Pour aujourd'hui et dans l'éternité, ''quoniam in aeternum misericordia ejus''.

Abbé Philippe-Marie
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